BILLET D’HUMEUR – Adieu Belas Artes

Cela fait aujourd’hui une semaine que le plus connu des cinémas paulistes a fermé ses portes, et aucune bonne surprise de dernière minute n’est venue le sauver. Un grand lieu de la culture disparaît, pour être remplacé par un magasin. Dernier coup de projecteur…

Je ne suis pas née à São Paulo, je suis ce que l’on nomme « pauliste d’adoption », comme beaucoup de gens ici d’ailleurs. Et le Belas Artes ne faisait partie de mon quotidien que depuis quelques mois. Idéalement situé au coeur de São Paulo, inutile de consulter les séances avant d’y aller, la programmation suffisait à nous guider. Le verdict est tombé, après de nombreux espoirs de sauvetage. Impossible pour moi ce soir là de ne pas aller à la dernière.

Jeudi 17 mars 2011, 20h. Il y a foule au n°2423 de la Rua da Consolação. S’il n’y avait pas de pancartes ni de slogans, on pourrait croire que c’est une soirée comme les autres. Une longue file patiente calmement devant la bilheteria, mais pas de films récents au programme. De grands classiques pour finir en beauté, la Dolce Vita de Fellini, le Guépard de Visconti. Dans la rue, les discussions n’en finissent pas, chacun ayant son avis sur la position à prendre quant à cette fermeture. Puis des fidèles des salles obscurs prennent la parole, sous les flashs des nombreux journalistes présents. « Cinema, sim. Loja, não ». Fondé en 1943, sous le nom de Cine Ritz, puis Cine Trianon pour prendre son nom définitif en 1967, il avait survécu à la dictature et à un incendie en 1982. C’est la (dé)raison économique qui aura eu raison du Belas Artes. Suite à une augmentation du loyer par le propriétaire, exigeant 150.000 reais mensuels – contre 60.000 auparavant – et le retrait de son partenaire HSBC, l’aventure s’arrête là.

Deise Perin, ex-gérant, a annoncé que le cinéma rouvrirait prochainement dans un autre lieu. « Nous avons perdu la bataille, mais pas la guerre » nous annonce-t-il en personne avant la dernière séance. Ses défenseurs avaient tout tenté :  une pétition sur internet regroupant plus de 16.000 signatures, un recours au Conseil Municipal avait même été déposé pour classer le lieu au patrimoine de São Paulo. Avant la dernière projection, une campagne contre le piratage des films passe. Plus de popcorn, plus de grand écran, plus de sièges en velours rouge, plus de bande-annonces, plus de moments partagés avec ses amis… Voilà ce que l’on perd. Et même si les cinémas des shoppings ont théoriquement tout cela, ils manquent terriblement de charme. Et de caractère, la programmation étant souvent limitée à des œuvres très commerciales.

J’avais choisis – je dois l’avouer par hasard car celui que je voulais voir était complet –  un film… qui s’avère être un chef-d’oeuvre muet de 1925 : L’aigle noir avec Rudolf Valentino. Un petit bonheur cinématographique.

Pour terminer cette despedida, je vous invite à lire ce texte de Philippe Delerm, issu de La première gorgée de bière « Ce n’est pas vraiment une sortie, le cinéma. On est à peine avec les autres. Ce qui compte, c’est cette espèce de flottement ouaté que l’on éprouve en entrant dans la salle. Le film n’est pas commencé ; une lumière d’aquarium tamise les conversations feutrées. Tout est bombé, velouté, assourdi. La moquette sous les pieds, on dévale avec une fausse aisance vers un rang de fauteuils vide. On ne peut pas dire qu’on s’assoie, ni même qu’on se carre dans son siège. Il faut apprivoiser ce volume rebondi, mi-compact, mi-moelleux. On se love à petits coups voluptueux. […] Au cinéma, on ne se découvre pas. On sort pour se cacher, pour se blottir, pour s’enfoncer. On est au fond de la piscine, et dans le bleu tout peut venir de cette fausse scène sans profondeur, abolie par l’écran. »

Clémentine VAYSSE (www.lepetitjournal.com – São Paulo) Mars 2011

Pour signer la pétition : http://www.abaixoassinado.org/abaixoassinados/7873

 

BILLET D’HUMEUR – Adieu Belas Artes

Cela fait aujourd’hui une semaine que le plus connu des cinémas paulistes a fermé ses portes, et aucune bonne surprise de dernière minute n’est venue le sauver. Un grand lieu de la culture disparaît, pour être remplacé par un magasin. Dernier coup de projecteur…

 

Je ne suis pas née à São Paulo, je suis ce que l’on nomme « pauliste d’adoption », comme beaucoup de gens ici d’ailleurs. Et le Belas Artes ne faisait partie de mon quotidien que depuis quelques mois. Idéalement situé au coeur de São Paulo, inutile de consulter les séances avant d’y aller, la programmation suffisait à nous guider. Le verdict est tombé, après de nombreux espoirs de sauvetage. Impossible pour moi ce soir là de ne pas aller à la dernière.

 

Jeudi 17 mars 2011, 20h. Il y a foule au n°2423 de la Rua da Consolação. S’il n’y avait pas de pancartes ni de slogans, on pourrait croire que c’est une soirée comme les autres. Une longue file patiente calmement devant la bilheteria, mais pas de films récents au programme. De grands classiques pour finir en beauté, la Dolce Vita de Fellini, le Guépard de Visconti. Dans la rue, les discussions n’en finissent pas, chacun ayant son avis sur la position à prendre quant à cette fermeture. Puis des fidèles des salles obscurs prennent la parole, sous les flashs des nombreux journalistes présents. « Cinema, sim. Loja, não ». Fondé en 1943, sous le nom de Cine Ritz, puis Cine Trianon pour prendre son nom définitif en 1967, il avait survécu à la dictature et à un incendie en 1982. C’est la (dé)raison économique qui aura eu raison du Belas Artes. Suite à une augmentation du loyer par le propriétaire, exigeant 150.000 reais mensuels – contre 60.000 auparavant – et le retrait de son partenaire HSBC, l’aventure s’arrête là.

 

Deise Perin, ex-gérant, a annoncé que le cinéma rouvrirait prochainement dans un autre lieu. « Nous avons perdu la bataille, mais pas la guerre » nous annonce-t-il en personne avant la dernière séance. Ses défenseurs avaient tout tenté : une pétition sur internet regroupant plus de 16.000 signatures, un recours au Conseil Municipal avait même été déposé pour classer le lieu au patrimoine de São Paulo. Avant la dernière projection, une campagne contre le piratage des films passe. Plus de popcorn, plus de grand écran, plus de sièges en velours rouge, plus de bande-annonces, plus de moments partagés avec ses amis… Voilà ce que l’on perd. Et même si les cinémas des shoppings ont théoriquement tout cela, ils manquent terriblement de charme. Et de caractère, la programmation étant souvent limitée à des œuvres très commerciales.

 

J’avais choisis – je dois l’avouer par hasard car celui que je voulais voir était complet – un film… qui s’avère être un chef-d’oeuvre muet de 1925 : L’aigle noir avec Rudolf Valentino. Un petit bonheur cinématographique.

 

Pour terminer cette despedida, je vous invite à lire ce texte de Philippe Delerm, issu de La première gorgée de bière « Ce n’est pas vraiment une sortie, le cinéma. On est à peine avec les autres. Ce qui compte, c’est cette espèce de flottement ouaté que l’on éprouve en entrant dans la salle. Le film n’est pas commencé ; une lumière d’aquarium tamise les conversations feutrées. Tout est bombé, velouté, assourdi. La moquette sous les pieds, on dévale avec une fausse aisance vers un rang de fauteuils vide. On ne peut pas dire qu’on s’assoie, ni même qu’on se carre dans son siège. Il faut apprivoiser ce volume rebondi, mi-compact, mi-moelleux. On se love à petits coups voluptueux. […] Au cinéma, on ne se découvre pas. On sort pour se cacher, pour se blottir, pour s’enfoncer. On est au fond de la piscine, et dans le bleu tout peut venir de cette fausse scène sans profondeur, abolie par l’écran. »

 

Clémentine VAYSSE (www.lepetitjournal.com – São Paulo)

 

Pour signer la pétition : http://www.abaixoassinado.org/abaixoassinados/7873

 

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