INTERVIEW – Manu Eveno, guitariste de Tryo

Première visite au Brésil pour Tryo, groupe français que l’on ne présente plus. Jeudi dernier, ils ont donné un concert intimiste dans une petite salle de São Paulo, enchantant leurs nombreux fans français et brésiliens. Rencontre avec Manu Eveno dans une galerie d’art du Centro

De L’hymne de nos campagnes à Monsieur Bibendum en passant par Ce que l’on sème, leurs chansons aux airs de reggae ont bercé l’adolescence de beaucoup d’entre nous. « Face aux favelas des gens se prélassent / Je crois bien voir des gamins cirer leur godasses » chantaient-ils en 1998 dans La misère d’en face. Au fil des années, leurs chansons se sont enrichies de  rythmes venus d’ailleurs, créant un genre à part. Avec son fidèle chapeau, ses cheveux longs et son blouson en cuir, Manu Eveno a accepté gentiment de répondre à quelques questions.

Lepetitjournal.com – Est-ce votre première visite au Brésil ?
Manu Eveno – Pour moi c’est la première fois. On avait déjà fait une tournée l’année dernière en Amérique Latine. En fait, notre percussionniste est chilien et n’a pu revenir dans son pays natal  seulement il y a quelques années car il avait le statut de réfugié politique. Après 25 ans d’absence, il avait ce rêve d’y retourner. Et que l’on y joue. Cela a nourri cette chanson de Christophe Mali El dulce de leche. Quand on nous l’a proposé l’année dernière, c’était évident. Cette fois-ci, c’était différent car c’était directement avec les promoteurs locaux. Pour le Brésil ça a été organisé à la dernière minute, mais on espère revenir.

Avez-vous fait des tournées dans le monde ?
Non, on a fait quelques pays, mais souvent ce sont des ambassades qui nous invitent. Pour les pays francophones c’est évident. On est allés douze fois au Québec par exemple. En Afrique, on a fait l’Égypte et le Soudan.

Comment avez-vous trouvé l’accueil du public en Amérique Latine ?
C’est assez mélangé. En Uruguay, il y avait pas mal de Français mais aussi quelques Uruguayens. En Argentine c’est beaucoup plus argentin, c’est un très bel accueil. Et au Chili… C’est marrant parce qu’il y a un groupe de rock là-bas qui s’appelle Tryo, pareil avec un Y. On a toujours été bien accueillis, j’ai beaucoup aimé. Et puis ici c’est culturel, vu la place de la musique dans le pays. Un musicien est considéré comme quelqu’un du peuple, pas comme une star. A la fin du concert, il y a toujours pleins de gens qui viennent te parler et ça c’est génial. On ressent beaucoup plus les émotions des gens et c’est ça qui compte. Pour le coup, ma principale nourriture spirituelle c’est les émotions. C’est là que je me sens le plus vivant, le plus réel, le plus concret. J’aime penser, mais les émotions c’est un thermomètre, un moyen de vérifier qu’on a donné le meilleur de nous.

Que pensez-vous de ces nouveaux groupes français qui choisissent de chanter en anglais ?
On peut imaginer que cela fait partie de leur culture, que l’anglais leur permet de mieux exprimer leurs émotions. C’est une langue extrêmement imagée, pour dire une explosion tu dis « Bang »… Les mots sonnent toujours « musical ». C’est plus facile d’écrire en anglais et surtout d’exprimer les émotions. Il y a des poètes anglo-saxons, mais quand tu prends de la pop, tu dois faire passer en très peu de temps un maximum d’émotions. L’anglais permet cet état syncrétique dans la création. Je commence un peu à écrire en anglais. Et puis il y aura toujours des gens qui se sentent apatrides. Ma langue c’est le français, mais j’ai déjà chanté dans des dialectes africains par exemple. En fait, une langue – quelle qu’elle soit – est musicale et en particulier le portugais du Brésil. La musique c’est comme la planète, sauf qu’il n’y a aucune frontière. Ou s’il y en a, tu n’as pas besoin de passeport pour les traverser. Tu fais ce que tu veux, la musique c’est un des plus grands espaces de liberté et surtout c’est immédiat. Donc, non, ça ne me dérange pas que des groupes jouent en anglais. Bon, bien sûr il y a aussi la volonté de conquérir d’autres espaces.

C’est vous qui avez écrit la musique de Quand les hommes s’ennuient, qui a un rythme très brésilien. Connaissez-vous la musique brésilienne?
J’ai toujours aimé les grands standards brésiliens : Chico Buarque, Antonio Carlos Jobim, Vinicius de Moraes, Baden Powell, je les aime beaucoup. Au départ ce sont des potes chiliens qui étaient dans notre premier groupe, qui m’ont fait écouter plein de musique brésilienne… Comme Martinho da Vila Canta canta minha gente (en fredonnant).

Vous avez interprété en concert Bidonville de Claude Nougaro. Comment l’avez-vous choisie ?
Je la chante depuis longtemps, j’ai toujours aimé Nougaro et aussi la version originale. C’est une amie guitariste, Virna Nova, qui me l’avait chantée en brésilien. Elle m’avait montré les accords, elle avait rencontré à Rio les fils de Baden Powel. Et puis en tournée, on fait toujours une reprise parce que l’on aime ça. Une fois on a chanté avec Bernard Lavilliers qui vient souvent au Brésil.

Propos recueillis par Clémentine VAYSSE (www.lepetitjournal.com – São Paulo) mardi 29 mars 2011

RENCONTRE – Gérard Israël : de la défense de la culture des Droits de l’Homme

Spécialiste des Droits de l’Homme et de l’Histoire des idées religieuses, le professeur Gérard Israël était en visite cette semaine au Brésil pour présenter la publication d’un de ses ouvrages traduit en portugais. Fervent défenseur de ce qu’il nomme « la culture des Droits de l’Homme », il se qualifie d’ « optimiste farouche »

Diplômé de la Sorbonne, ancien membre du Parlement et à la tête de l’Institut International des Droits de l’Homme, Gérard Israël a publié récemment La question chrétienne, une pensée juive du christianisme*. Le philosophe est également un personnage central dans les relations entre juifs et chrétiens.

« Ne pas oublier le message de René Cassin »
La venue de Gérard Isräel est liée à l’initiative du Consulat Français à São Paulo qui a financé la traduction en portugais d’une biographie de René Cassin écrite par le philosophe. Prix Nobel de la Paix en 1968 et principal rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, René Cassin a dédié sa vie à la défense de cette cause. Le collègue de travail et ami de Gérard Israël, Guilherme Assis de Almeida, professeur de Droit à la USP, a également collaboré à la sortie de ce livre. Celui-ci sera distribué dans les écoles, pour faire connaître ces valeurs universelles. « Les gens ne sont pas conscients de l’importance des Droits de l’Homme » explique Gérard Israël qui ajoute qu’une position « vindicative » est nécessaire.

Redonner naissance à cette problèmatique
Soixante ans après sa rédaction,  la DDHC ne doit pas être oubliée selon le philosophe, dont la mission est – selon lui – de « restaurer la dignité humaine ». Si la culture des Droits de l’Homme est difficile à définir, souvent dénoncée comme européenne, elle reste un « combat quotidien et de chacun » explicite t-il. Elle place l’individu comme sujet de Droit International, comme entité inattaquable. Et sans négliger les critiques historiques, notamment de la part de l’URSS et des Etats du Tiers Monde, il convient de revaloriser toutes ces valeurs. Contrairement à certains qui pensent que tous les Droits de l’Homme sont indivisibles et donc de même importance – Gérard Israël distingue trois droits fondamentaux à défendre à tout prix : le droit à la vie, le droit à l’intégrité de la personne et le droit à la justice (un procès équitable par un tribunal indépendant). Dès que l’on bafoue un de ces droits, on sort de l’Humanité. En jeu également se trouve la justice internationale, avec pour juridiction suprême la Cour Pénale Internationale. Le Droit est alors appliqué au nom de la Communauté Internationale, avec l’espoir d’être une force dissuasive.

Selon Gérard Israël, « la culture constitue indéniablement une barrière aux violations des Droits de l’Homme », l’éducation étant donc le vecteur d’action. C’est pourquoi il est heureux de pouvoir venir présenter en Amérique Latine son travail, saluant au passage l’initiative audacieuse de la représentation diplomatique française à São Paulo. Le philosophe espère également que d’autres de ses ouvrages seront traduits et diffusés outre-Atlantique.

Clémentine VAYSSE (www.lepetitjournal.com – Brésil) décembre 2010

*Publié aux Editions Payot
René Cassin e os Direitos Humanos, Gérard Israël – Editora da Universidade de São Paulo
Titre Original : René Cassin (1887-1976). La guerre hors la loi avec De Gaulle – les droits de l’Homme

INTERVIEW – Pascal Boniface « La francophonie a changé d’aspect »

Directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface était de passage au Brésil cette semaine dans le cadre de le Fête de la Francophonie. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur les relations internationales, dont 50 idées reçues sur l’état du Monde publié en 2010

Les 15 et 16 Mars dernier, Pascal Boniface a animé des conférences à São Paulo sur le thème « Les espaces linguistiques dans le cadre de la mondialisation » ainsi que « Les changements des équilibres stratégiques au XXIème siècle » à la Fondation Getulio Vargas et à l’Université de São Paulo (USP). Le petitjournal.com en a profité pour le rencontrer

Lepetitjournal.com : Bonjour et bienvenu, est ce la première fois  que vous venez au Brésil ? Quelles sont vos premières impressions ?
Pascal Boniface : Non, la quatrième fois mais c’est la première fois que je viens à São Paulo.   Il est difficile de donner ses impressions au bout de vingt-quatre heures mais il y a le double aspect d’une ville du Sud qui a été construite sans réel plan d’urbanisme et en même temps une ville assez industrielle, très active. On voit bien à São Paulo les deux aspects du Brésil, à la fois les racines d’un pays du Sud et le devenir d’un pays moderne.

Quelle est, selon vous, le poids d’une langue sur le plan géopolitique ?
C’est un élément important parce que de plus en plus les questions stratégiques ne peuvent être réduites aux seules questions militaires ou de puissance pure comme auparavant. Le culturel, les influences prennent une importance qui est beaucoup plus forte. La défense et la promotion de la francophonie est un élément culturel crucial pour tous les pays qui se réclament de cette langue. Je pense surtout que la francophonie a changé d’aspect. Dans le passé, elle avait un caractère un peu défensif pour ne pas dire ringard. Elle se résumait souvent à l’interdiction de parler anglais. Ce qui ne mène pas très loin, il faut savoir accepter la suprématie de la langue anglaise.
Je pense que la francophonie représente autre chose donc il n’est pas question de revenir au temps antérieur au Traité de Versailles où le français était la seule langue diplomatique mais de défendre la diversité culturelle. On défend bien la diversité biologique, je pense que l’on peut également défense la diversité culturelle. Cela ne concerne d’ailleurs pas que les Français, mais de nombreux pays. Il faut avoir une vision ouverte, moderne, offensive de la francophonie et non pas la voir comme un repli.

Quelle est la place de l’Afrique francophone dans la francophonie, n’est pas un concept franco-français ?
Je ne réduirais pas la francophonie au fait d’être fier d’être Français. C’est vouloir défendre une langue, une pratique et des habitudes culturelles. Faire en sorte que la mondialisation ne se traduise pas par un rouleau compresseur culturel, que tout le monde pense pareil, dise la même chose. La francophonie c’est accepter la diversité et faire en sorte que celle ci ne produise pas une négation de l’identité française et francophone. La France est évidemment une grande puissance dans la francophonie et en même temps il faut se méfier de cela. Ne pas avoir la tentation, comme cela a pu exister, de résumer la francophonie à la France. Cette erreur a été faite lorsque l’on a voulu faire la réforme de TV5 Monde de façon purement franco-française. Il est important de reconnaître l’apport des autres partenaires, qu’ils soient européens, nord-américains, africains ou asiatiques. Le président de l’Organisation Internationale de la Francophonie ce n’est pas un français, c’est Abdou Diouf qui est sénégalais. Il y a encore de vieux réflexes de franco-français mais cela a déjà changé. Ce n’est plus la chasse aux langues étrangères, c’est fini depuis longtemps.

Comment voyez vous le Brésil dans dix ans ?
Ce que l’on peut raisonnablement prévoir comme scénario, c’est que la montée en puissance du Brésil qui dure depuis une dizaine d’années, va se poursuivre. Le Brésil a quand même des atouts, il est riche en matières premières mais pas seulement. C’est aussi un pays industriel, dont la diplomatie s’affirme et dont le poids diplomatique internationale est de plus en plus important. Les fondamentaux de son économie sont sains et la lutte contre la pauvreté qu’il a entamé est un modèle pour de nombreux pays du Sud.
C’est un pays qui monte en puissance sans apeurer. Le Brésil est une puissance sympathique, son ascension n’a pas le caractère anxiogène que peut présenter pour certains la montée en puissance de la Chine ou d’autres pays. Le Brésil a un soft power extrêmement important, de part son mode de vie, sa culture, la lutte contre la pauvreté et ses icônes sportives. Le fait de recevoir aussi deux grands événements sportifs est un signe de reconnaissance. À cela s’ajoute la diplomatie brésilienne qui passe souvent pour un courtier honnête dans les grands conflits. Le Brésil a donc énormément d’atouts. Le Brésil est un pays qui représente un espoir d’un Monde qui peut s’améliorer dans les années qui viennent.

Vous avez écrit sur le football, que représente le Brésil pour vous en la matière ?
C’est 98 mais aussi 86, 2011, le 9 février, etc… J’ai longtemps dit que le monde du Football n’était pas multipolaire, qu’il y avait une superpuissance : le Brésil et des puissances moyennes. Aujourd’hui le monde du football s’est multipolarisé. Pendant très longtemps, le Brésil était un nain diplomatique, la France un géant et en football c’était l’inverse. Mais cela s’est rééquilibré. Le Brésil  est le seul pays contre qui la France n’est pas triste de perdre. Qu’est ce qui a changé ? Le football avec la samba étaient les seuls produits d’exportations du Brésil. Le Brésil incarne encore le football et reste la référence absolue en la matière mais ce n’est plus le seul domaine d’excellence pour le pays. D’ailleurs, avant ma prochaine conférence je vais visiter le Musée du Football !

Propos recueillis par Clémentine Vaysse (www.lepetitjournal.com – São Paulo)

INTERVIEW – Serge Avédikian, invité de la Mostra Internationale de Cinéma

Récent vainqueur de la Palme d’Or du meilleur court-métrage du 63ème Festival de Cannes avec Chienne d’Histoire, Serge Avédikian a une place à part dans le paysage cinématographique français. L’acteur et réalisateur de court-métrages franco-arménien est membre du Jury international de cette trente-quatrième Mostra Internationale de Cinéma qui se déroule jusqu’au 4 novembre à São Paulo. Rencontre avec un poète du 7ème art, grand promoteur de la créativité, n’ayant pas peur à sortir des sentiers battus

Présentant pas moins de 400 films de tous types et toutes nationalités en moins de deux semaines, la Mostra confirme la passion de São Paulo pour la culture. 77 films français y sont présentés, allant du plus diffusé comme Tournée de Mathieu Almaric, Carlos d’Olivier Assayas ou encore Hors la Loi de Rachid Bouchareb à ceux moins connus du grand public comme L’arbre de Julie Bertucelli, L’inattendue de Benoit Magne ou encore Ich bin eine Terroristin de Valérie Gaudissart. Les court-métrages de Serge Avédikian font l’objet pour la première fois d’une rétrospective, de ses débuts comme réalisateur en 1989 avec J’ai bien connu le soleil à son dernier film Chienne d’Histoire, internationalement reconnu.

Le Petit Journal – Dans quel cadre s’inscrit votre venue au Brésil, trouvez vous que l’accueil du public brésilien est différent ?
Serge Avédikian – C’est la première fois que je viens au Brésil, mais on n’imagine pas le Brésil comme São Paulo. On pense plus à la baie de Rio mais São Paulo est une ville très moderne, très active. Je suis vraiment très content de découvrir l’Amérique Latine par le Brésil. Et puis le Brésil était un vieux rêve pour moi car quand j’étais jeune j’ai failli être footballeur en Arménie. Mais c’est aussi la samba, la bossanova et puis biensûr le cinéma. C’est avec Orfeu Negro de Marcel Camus que j’ai découvert le Brésil.

Est ce que vous avez choisi de venir présenter votre travail à la Mostra ou est ce une invitation ?
C’est Léon Cakoff (fondateur et président de la Mostra) que j’avais rencontré au Festival du Film de Erevan (Arménie) qui m’a invité. Il y avait vu mon film. Mais forcément quand on a la Palme d’Or cela pousse les gens à s’intéresser à votre travail, tout d’un coup on redécouvre la filmographie de la personne. Derrière un prix, on se rend compte qu’il y a 14 films derrière. Il y a une oeuvre, quelle qu’elle soit, qui commence à être découverte donc ici à la Mostra il y a 12 de mes films qui sont présentés. C’est une vraie première, une rétrospective avec des documentaires, des court-métrages, une sorte de vision assez globale de mon travail.

Quel est le retour que vous avez eu ici par rapport à votre dernier film, Chienne d’Histoire?
J’ai rencontré beaucoup de gens, de jeunes réalisateurs à São Paulo qui étaient très intéressés par la forme. J’ai des films très stylisés, cela touche les gens différement parce que cela sort un peu des sentiers battus, c’est un travail très libre. J’appelle souvent mes films des poèmes cinématographiques. Il y a ce type de cinéma d’animation que j’ai essayé d’élaborer qui ne ressemble pas tellement à d’autres, qui est de la peinture animée mais aussi des intégrations d’images et d’atmosphères autres que la peinture. Cela donne des films particuliers qui traitent de thèmes assez forts. Quant à Chienne d’Histoire mais aussi Ligne de vie et Un beau Matin, ce sont quand même des films décontextualisés. Il y a le rapport de l’Homme au pouvoir, de l’Homme à l’animal donc en ce moment partout dans le monde il y a une interprétation très différente du film mais avec le même axe. Quand un pouvoir veut se servir des chiens comme bouc-émissaires pour assoir sa domination, un peu partout c’est imaginable. Je trouve que quand un film est réussi en tant qu’objet, il est forcément universel.

Quel est selon vous le lien entre cinéma et « devoir de mémoire », puisque certains de vos films relatent des événements historiques ?
Je pense que le cinéma a un rapport à la mémoire qui est immédiat parce que le film est daté, à l’image on identifie facilement l’époque. C’est l’outil par excellence, comme la peinture ou la musique, pour avoir une relation à l’Histoire. On sait que le support d’un film va rester, contrairement à une pièce de théâtre qui passe. Un film normalement est fait pour être vu par beaucoup de gens, pour aller de mains en mains, de salles en salles. On s’adresse au plus grand nombre et donc à une conscience de ce que c’est que de se penser historiquement. Cela veut dire de se situer dans l’Histoire et de situer sa propre histoire à l’intérieur de cette Histoire.

Pourquoi avoir choisi le court-métrage ? Il n’y a pas beaucoup de court-métrage dans le cinéma français, non ?
Si, il y en a beaucoup mais ce qui n’est pas courant c’est que quelqu’un comme moi qui a 55 ans fasse encore des court-métrages. Je considère que le court-métrage n’est pas un art mineur. Souvent on renvoit au court-métrage à l’apprentissage du cinéma. Je trouve au contraire que la forme courte ou moyenne est une condensation stylisée qui permet plus de liberté que le marché du long métrage qui est obligé de passer par l’histoire, la psychologie, des acteurs connus, etc… S’il y a moins de gens qui iront le voir, au moins au départ maintenant en salle et dans les festivals, le court-métrage commence à être de plus en plus vu. Si on fait un parallèle avec la littérature, on pourrait dire que c’est de la poésie ou de la nouvelle mais ils ont l’air plus difficiles d’accès. Le court-métrage est un art à part entière, en peu de temps il faut arriver à exprimer quelque chose de complet et non juste un fragment. J’ai besoin de la forme court pour pouvoir être libre, direct. Dans un temps court, c’est supportable.

Et pourquoi avoir également utilisé l’animation ?
Je considère que les sujets très durs doivent être stylisés fortement, doivent être adoucis par la forme. L’animation est une manière d’aller vers les gens différentes, de ne pas être réaliste dans la réflexion sur la violence. J’aime que la forme soit esthétiquement très puissante pour que le fonds puisse s’exprimer en douceur.

Propos recueillis par Clémentine VAYSSE  (www.lepetitjournal.com – São Paulo) lundi 1er novembre 2010

Séances de rétrospective dans le cadre de la Mostra le mardi 2 novembre à 15h, 17h et 18h50 à la Cinemateca Petrobras (Vila Clementino), plus d’infos sur : http://br.mostra.org/director/187

Concernant Chienne d’Histoire, Palme d’Or du meilleur court-métrage, il est possible de louer le film (0,99€) ou de l’acheter (1,99€) sur le site Arte VOD : http://www.artevod.com/chienne_d_histoire

RENCONTRE – Pierre Rosanvallon, un intellectuel français au Brésil

Professeur au Collège de France et auteur de plus de douze ouvrages diffusés dans le monde entier, Pierre Rosanvallon est un des plus importants politologues et historiens de notre temps. Invité dans le cadre du mois franco-brésilien des sciences humaines et sociales, il nourrit un échange universitaire fructueux et nous parle des mutations de la démocratie

Organisé par l’Ambassade de France, l’ANPOCS et le CENDOTEC, la venue de Pierre Ronsanvallon, accompagné du sociologue Bernard Lahire, s’inscrit dans la volonté d’enrichir le dialogue entre universitaires français et brésiliens. Diverses conférences sont organisées à São Paulo et à Rio, proposant une réflexion sur de nombreux thèmes d’actualité. Pierre Rosanvallon était déjà venu au Brésil présenter ses travaux, en compagnie de son ami et philosophe Claude Lefort, décédé début octobre. A l’occasion de sa venue, une édition spéciale d’un de ses textes a été publié en portugais, Por uma historia do politico.

Analyse de la crise actuelle du politique en France

Interrogé sur l’actualité française, l’intellectuel français explique que selon lui le mouvement actuel n’est pas si exceptionnel mais que les crises de ce type se sont multipliées ces dernières années. Spécialiste de la démocratie, il ajoute que selon lui «les conditions pour une dramaturgie sociale, pour une montée des tensions à l’extrême sont en place ». Il souligne également le « paradoxe du syndicalisme » en France et que bien qu’ayant de très bas de syndicalisation, ils restent très fortement institutionnalisés. Depuis les années 1980, selon lui, les syndicats sont perçus comme représentants les intérêts particuliers tandis que les élus représenteraient l’intérêt général. L’exaspération sociale répondrait à la rigidité politique, seul le pouvoir élu étant perçu comme détenteur d’une légitimité complète. Pour illustrer cela, Pierre Rosanvallon prend l’exemple des conseillers sociaux qui ont été mis hors-circuits depuis quelque temps, phénomène inédit sous la Vème République. « Ce conflit est aussi l’expression d’une sorte de dérive démocratique » ajoute t-il, de nature à la fois politique, social et intellectuel.

Les mutations récentes de la démocratie

Pierre Rosanvallon, en tant qu’historien et politologue, note également que le sens de l’élection a changé de la société, « voter aujourd’hui c’est nommer quelqu’un ». Si la légitimité découle du statut, elle n’apporte pas pour autant de légitimité d’action. Pierre Rosanvallon oppose ce qu’il nomme le « moment électoral » au « moment gouvernemental », deux phases qui ne nécessitent pas  les mêmes qualités de la part de l’homme politique, créant des déphasages. Il aborde en outre le thème des candidats atypiques, en décalage avec les candidats d’antan qui faisaient preuve au contraire de charisme et de capacité. L’historien remarque que si ces candidats de dérision étaient déjà présents à la fin du XIXème siècle, ils ont tendance à se multiplier, incarnant en quelque sorte le « gouvernement des gens quelconques ».

Lors d’une conférence tenue à l’USP, Pierre Rosanvallon a exposé son analyse des métamorphoses de la légitimité démocratique. Selon lui, elle fait partie, avec l’autorité et la confiance, des trois grandes institutions invisibles. Il explique ses mutations par trois grands facteurs, tout d’abord la discontinuité croissante du politique (personnalisation croissante du pouvoir, déclin des idéologies de partis), la révélation de la « fiction-majorité » (changement dans la notion de minorité) et enfin le changement de nature de l’élection. La solution à cette crise de la légitimité résiderait dans la mise en place d’institutions complémentaires, gardiennes de l’intérêt général, sous forme par exemple de commissions indépendantes. Mais cette mise en œuvre est complexe, devant allié généralité et prise en charge des particularismes. Pierre Rosanvallon conclue en expliquant que « plus la démocratie progresse, plus elle doit réfléchir sur elle-même », de l’importance de l’activité démocratique…

Clémentine VAYSSE (www.lepetitjournal.com – Brésil) lundi 25 octobre 2010

A noter :

– 34° Encontro Anual do ANPOCS – de 25 a 29 outubro 2010
Caxambu (Minas Gerais) – Hotel Gloria

– Colloque Saint-Hilaire : Première rencontre sur la coopération scientifique franco-brésilienne en sciences sociales – du 3 au 5 novembre à São Paulo (voir Agenda)